PROPAC et La Via Campesina : le plaidoyer pour un commerce mondial équitable et favorable aux paysans d'Afrique centrale

06 April 2026
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En marge de la 14ᵉ Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (CM14), la Plateforme Régionale des Organisations Paysannes d'Afrique Centrale (PROPAC) et La Via Campesina (LVC) ont organisé des journées de travail visant, d'une part, à renforcer leur partenariat et, d'autre part, à promouvoir une meilleure prise en compte des petits producteurs dans la construction d'un commerce international plus équitable.

Yaoundé, capitale mondiale du commerce : un contexte porteur d'enjeux

La tenue de la CM14 à Yaoundé, du 26 au 29 mars 2026, n'est pas anodine pour les organisations paysannes d'Afrique centrale. Pour la deuxième fois seulement de son histoire, l'Organisation mondiale du commerce tenait sa conférence ministérielle — son instance de décision suprême — sur le sol africain, sous la présidence du ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana. Un signal fort pour un continent qui ne représente que 3 % des échanges commerciaux mondiaux, malgré 16 % de la population de la planète.

Les thèmes au cœur des débats de la CM14 — réforme de l'OMC, commerce électronique, subventions agricoles, sécurité alimentaire, intégration des pays en développement — sont précisément ceux qui déterminent les conditions d'existence des millions de paysans que représentent la PROPAC et La Via Campesina. Si la conférence s'est finalement achevée dans la nuit du 29 au 30 mars sans accord sur les dossiers les plus sensibles, laissant notamment expirer le moratoire sur les droits de douane numériques en vigueur depuis 1998, elle a eu le mérite de placer l'Afrique au cœur du débat sur la gouvernance commerciale mondiale. C'est dans ce contexte hautement symbolique qu'a pris toute sa valeur la journée de travail PROPAC-LVC du 27 mars.

Une rencontre au sommet pour les paysans d'Afrique centrale

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La journée conjointe PROPAC / La Via Campesina s'est ouverte par la traditionnelle mistica — moment symbolique ponctué de l'hymne du Cameroun et de l'hymne du paysan. Les mots de bienvenue ont ensuite été prononcés par POMBA PENO Richard, Vice-Président de la CNOP-CAM. Cette session d'ouverture a d'emblée rappelé que la journée n'était pas une réunion ordinaire : elle incarnait la rencontre de deux visions partageant un même horizon — la souveraineté alimentaire et la dignité des paysans.

La présentation de La Via Campesina, assurée par Morgan Ody au niveau international et Ibrahim Sidibe au niveau régional, a mis en lumière le poids considérable de ce mouvement qui fédère des centaines de millions de paysans, pêcheurs, agriculteurs et travailleurs ruraux à travers le monde. Conscients que les décisions prises à quelques kilomètres de là, au Palais des Congrès, allaient peser durablement sur leurs filières et leurs revenus, les délégués ont accordé une attention particulière aux questions commerciales et aux modalités concrètes d'adhésion à LVC pour les organisations membres de la PROPAC.

ZLCAF, OMC et commerce sous-régional : les paysans au cœur du débat

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La présentation de la PROPAC par M. NGA Celestin, Chef du Département Recherche et Innovation, a mis en évidence le lien direct entre les grandes négociations commerciales internationales et la réalité des exploitations paysannes d'Afrique centrale. La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLCAF), dont l'entrée en vigueur progressive redessine le paysage commercial du continent, a été examinée à l'aune des enjeux pour les pays membres de la CEEAC et de la CEMAC.

Car si la ZLCAF est présentée par ses promoteurs comme une opportunité historique pour intégrer les économies africaines, elle recèle aussi des risques réels pour les petits producteurs : dumping commercial, difficultés d'accès aux marchés sous-régionaux, absence de mécanismes de protection adaptés aux réalités du monde paysan. Ces préoccupations font précisément écho aux tensions qui ont traversé les négociations de la CM14, où les pays en développement ont exigé davantage d'équité dans les règles du commerce mondial. La session de questions et d'échanges qui a suivi a permis aux délégués venus de plusieurs pays de la sous-région d'approfondir ces questions et de révéler la profonde convergence entre les positions de la PROPAC et celles portées par La Via Campesina au niveau international.

Partage d'expériences : quand les paysans s'inspirent les uns des autres

Trois initiatives emblématiques portées par des membres de la PROPAC ont été mises à l'honneur, illustrant chacune à leur manière la capacité des organisations paysannes à proposer des réponses concrètes aux défis du commerce, du climat et des inégalités.

Cameroun — « Je mange Camerounais » : la souveraineté alimentaire en actes

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La campagne « Je mange Camerounais », portée par la CNOP-CAM et présentée par Mme FOUDA, Coordinatrice du programme Transforming African Food Systems, a suscité un vif intérêt parmi les délégués. Bien plus qu'une simple initiative de promotion des produits locaux, cette campagne incarne une vision globale et cohérente de la souveraineté alimentaire. Dans un contexte où les accords commerciaux internationaux — qu'il s'agisse des APE, de la ZLCAF ou des décisions négociées à l'OMC — favorisent parfois l'afflux de produits importés au détriment des productions locales, « Je mange Camerounais » oppose une réponse concrète, ancrée dans les territoires et portée par les producteurs eux-mêmes.

L'argumentaire est puissant à plusieurs titres. Sur le plan économique d'abord : consommer local, c'est maintenir la valeur ajoutée dans les filières nationales, soutenir les revenus des producteurs, dynamiser les marchés ruraux et réduire la dépendance aux importations alimentaires qui fragilisent la balance commerciale du pays. Sur le plan nutritionnel ensuite : les produits locaux, issus de variétés adaptées aux terroirs camerounais, offrent une diversité et une qualité nutritionnelle souvent supérieures aux denrées standardisées importées. Sur le plan culturel enfin : valoriser les produits locaux, c'est aussi préserver les savoir-faire paysans, les pratiques culinaires traditionnelles et l'identité alimentaire des communautés rurales.

En s'inscrivant dans le programme Transforming African Food Systems, la CNOP-CAM place cette démarche dans une perspective continentale plus large : transformer les systèmes alimentaires africains pour les rendre plus justes, plus durables et plus résilients. Un modèle qui, de l'avis des délégués présents, gagnerait à être répliqué et adapté dans l'ensemble des pays membres de la PROPAC, tant il illustre avec force la capacité des organisations paysannes à proposer des alternatives crédibles aux logiques commerciales qui les marginalisent.

Tchad — Le CNCPRT : les organisations paysannes, piliers de l'économie nationale

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M. AMATKREO ASTOUIN, au nom du Conseil National de Concertation des Producteurs Ruraux du Tchad (CNCPRT), a dressé un tableau saisissant des réalités auxquelles font face les paysans tchadiens. Dans un pays où l'agriculture emploie plus de 80 % de la population active et constitue le socle de l'économie nationale, les organisations paysannes jouent un rôle structurant qui va bien au-delà de la simple production agricole : elles assurent la sécurité alimentaire des ménages, soutiennent les économies rurales locales, maintiennent le tissu social dans des zones souvent enclavées et contribuent significativement au PIB national.

Pourtant, ce rôle fondamental reste largement sous-estimé et insuffisamment pris en compte dans les politiques publiques et les négociations commerciales. Face aux effets dévastateurs du changement climatique — avancée du désert, irrégularité des pluies, assèchement du lac Tchad — et à des conditions socioéconomiques particulièrement difficiles, le CNCPRT s'emploie à renforcer la résilience des producteurs ruraux, à défendre leur accès aux ressources naturelles et à faire reconnaître leur contribution essentielle à l'économie nationale. Une contribution qui exige, selon M. AMATKREO ASTOUIN, d'être pleinement intégrée dans tout accord commercial régional ou international.

Burundi — La CNOP-BURUNDI : pour des organisations paysannes pleinement inclusives

 

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M. Jean Claude SABUSHIMIKE, au nom de la CNOP-BURUNDI, a mis en lumière les dynamiques paysannes en cours dans son pays, en plaçant au cœur de son intervention une question trop souvent reléguée au second plan : la place des femmes dans le monde agricole burundais. Dans un contexte où les femmes représentent la majorité de la main-d'œuvre agricole, elles demeurent paradoxalement les plus exposées aux inégalités — accès limité à la terre, exclusion des circuits de financement, faible représentation dans les instances de décision, charge du travail domestique qui s'ajoute au travail des champs.

Face à ces réalités, M. SABUSHIMIKE a plaidé avec force pour une structuration renforcée des groupes de femmes au sein des organisations paysannes. Mieux organisées, mieux représentées et mieux soutenues, les femmes rurales peuvent non seulement améliorer leurs conditions de vie, mais aussi devenir de véritables moteurs du développement agricole local. Cette structuration, a-t-il souligné, n'est pas un objectif annexe : c'est une condition sine qua non pour bâtir des organisations paysannes réellement inclusives, capables de porter un plaidoyer crédible et représentatif auprès des instances nationales et internationales.

Ces trois témoignages, suivis d'échanges riches entre délégués, ont mis en évidence la diversité des contextes nationaux, mais aussi la profonde unité des enjeux auxquels font face les organisations paysannes d'Afrique centrale. La complémentarité des approches est apparue comme une richesse à capitaliser dans le cadre du partenariat PROPAC-LVC.

Quatre axes prioritaires pour une action commune

Les deux organisations se sont attelées à définir des objectifs concrets d'actions communes et de plaidoyers à porter conjointement face aux grandes instances internationales, à commencer par l'OMC. Quatre thématiques prioritaires ont structuré les travaux :

→  Commerce et mécanismes de financement, marchés sous-régionaux : garantir que les accords commerciaux — qu'il s'agisse de la ZLCAF ou des textes négociés à l'OMC — servent les intérêts des petits producteurs et non ceux des seules multinationales agricoles.

→  Agroécologie : promouvoir des pratiques agricoles durables, respectueuses des écosystèmes locaux et des savoirs paysans traditionnels, en résistance aux modèles agro-industriels productivistes.

→  Changement climatique : faire entendre la voix des paysans d'Afrique centrale dans les négociations mondiales, en mettant en avant leur vulnérabilité mais aussi leur rôle central dans les solutions agricoles durables.

→  Lutte contre les accaparements de terres et de forêts : défendre le droit des communautés paysannes à leurs terres face aux pressions des investisseurs privés et aux politiques foncières qui les marginalisent.

Ces axes de travail commun ont permis de jeter les bases d'un plaidoyer conjoint PROPAC / PAFO (Plateforme des Organisations Paysannes d'Afrique) / LVC, témoignant de la volonté de construire des coalitions solides à différentes échelles — régionale, continentale et internationale.

La Déclaration de Yaoundé : la voix paysanne un commerce mondial équitable

Une session de travail dédiée a réuni les deux délégations autour de l'élaboration d'une Déclaration conjointe entre LVC et la PROPAC, visant à formaliser leurs engagements et positions communes sur les grandes questions agricoles et rurales de la sous-région. Ce texte prend une résonance toute particulière dans le contexte de la CM14 : à l'heure où les règles du commerce mondial sont remises en question jusque dans leurs fondements, les organisations paysannes d'Afrique centrale ont choisi de s'organiser, de se coordonner et de peser collectivement sur les décisions qui conditionnent leur avenir.

PERSPECTIVES

En ancrant leur coopération dans des thématiques concrètes et urgentes — commerce, agroécologie, climat, foncier —, la PROPAC et La Via Campesina témoignent d'une maturité et d'une détermination qui augure d'un partenariat solide et durable. À travers la Déclaration de Yaoundé, les paysans d'Afrique centrale se dotent d'une voix collective plus forte pour peser dans les arènes régionales et mondiales où se décide leur avenir. Pour la PROPAC, cette alliance avec LVC représente un levier supplémentaire pour défendre les intérêts de ses membres et promouvoir un modèle agricole juste, durable et souverain.

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Mike ATANGANA
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